ça coupe

L’été se prête à la réflexion, l’esprit se pose et vagabonde, on fait le point. Cela fait un peu plus d’un mois maintenant que le stage de juillet de l’Ecole Catalane de Combat Médiéval est derrière nous. Nous avons abordé les 3 pivots principaux de notre pratique d’abord dans l’étude en arme de différents traités : Vadi, i33. Ensuite nous avons aménagé des situations de rencontres en assauts libres de façon à favoriser l’expérimentation des techniques. Et enfin, tous les stagiaires se sont trouvés face à eux-mêmes lors du travail de coupe. Ahhh, la coupe ! Déjà abordée dans le chapitre « Autres formes de travail » de la très controversée « Méthode Catalane » (Edition Budo – 2006), je présentais sommairement l’intérêt martial de cette pratique dans son aspect sécuritaire (sécurité passive, sécurité active), le matériel utilisé (Matériaux de coupe et supports), la technique (tenue de l’arme, respiration, placement du regard) et l’entretien de l’arme. La pratique de la « coupe » se distingue du « test de coupe ». En effet, outre l’étude avec des simulateurs, cette pratique en est complémentaire. Quel est son intérêt sur les plans de l’arme, en elle-même, de la technique, de la psychologie et du physique ? Quels facteurs ou tâches pouvons-nous utiliser pour développer notre habileté et notre connaissance martiale ? Comment les appliquer à un groupe et individuellement ? Quels sont les dérives que nous devons éviter ? Voilà quelques questions qui méritent peut-être que l’on s’y attarde un tout petit peu.

 

C’était en 2003 ou 2004, reposant depuis presque 12 heures dans la baignoire de ma salle de bain, les rabanes soigneusement saucissonnées dégageaient cette forte odeur de paille moisie si typique du Battodo. Les effluves s’étendaient jusqu’au salon et faisaient naître un petit sourire malicieux à mon frère d’armes, Alexandre Poveda qui anticipait déjà sur la jubilation de ma première coupe… Fraîchement diplômé de Chatenay Malabry (L’ecole des Maîtres d’Armes à l’époque) et déjà curieux par ceux que faisaient mes prédécesseurs, le Battodo me parut une discipline pragmatique pour la pratique de notre discipline. Banco ! Je profitais de l’expérience d’Alexandre pour ajouter cette pratique au programme de l’Escrime Ancienne de la Société d’Escrime Argelésienne. Commande passée (merci Marc), réception faite, l’épée en main, la moindre occasion est bonne pour découper la paille comme de la mortadelle d’Italie, un coin de jardin, des fêtes médiévales…

 

Bref.

 

Trois ans plus tard, le temps de faire mon expérimentation, justifier l’intérêt pédagogique et construire un cursus, j’incorporai la coupe dans le programme des stages de l’ECCM (Elle aussi fraichement créée). D’un point de vue global et comme la coupe n’est pas un travail quotidien, son enseignement entre complétement dans la méthode active ou celle appelée « pédagogie de la découverte » : L’enseignant crée un scénario pédagogique avec du matériel qui permet d’utiliser les essais, les erreurs (en sécurité dans ce cas précis) et le tâtonnement pour apprendre. Il mobilise l’expérience personnelle de l’étudiant ou celle d’un groupe d’étudiants pour apprécier la situation et résoudre le problème avec leurs moyens. Le travail intracognitif et le travail co-élaboratif entre pairs sont favorisés. Cette méthode suit l’enchaînement suivant : faire faire à l’étudiant, faire dire à l’étudiant puis l’enseignant reformule. Mais, j’y reviendrai à la fin de cet article pour présenter un exemple d’enseignement en salle.

A mon sens, trois grands pôles d’intérêts inter-communiquent ensemble dans le travail de la coupe : l’intérêt de l’Arme, l’intérêt technique et l’intérêt psycho/physique.

 

INTERET DE L’ARME

Le premier permet au pratiquant, quel qu’il soit, du débutant au confirmé, d’appréhender une arme et non un simulateur. Un simulateur dans notre pratique, je le rappelle, est une arme émoussée, métal ou synthétique qui permet de pratiquer la taille et l’estoc en sécurité avec un partenaire préalablement protégé. Ce qui marque le plus souvent c’est le poids de l’arme et son équilibre, loin de ces premières épées émoussées que nous avons tous eu en main, qui ressemblent d’avantage à des barres de fer qu’à des armes. Une épée prévue pour la coupe est fabuleusement légère ! Cette propriété mécanique rend l’arme d’autant plus dangereuse qu’on la maniera avec une facilité déconcertante. De ce fait, on oublie rapidement sa dangerosité et c’est là que la blessure survient. Donc, docteur, points de suture, convalescence…

 

 

paglop

 OUPS !

 

Cela implique donc une présence d’esprit et de vigilance maximum sur l’instant et des mesures de sécurités draconiennes (Cf. Méthode Catalane). Une épée, par définition, est létale, elle cause la mort. Le principe même de son utilisation pendant la coupe permet au pratiquant de travailler sa proprioception, et de transférer par la suite ses sensations sur un simulateur et de se s’interroger par voie de conséquence sur son travail de distance, de vitesse, de pertinence martiale... En prenant en compte, la dangerosité, la létalité, la fragilité de l’arme parce qu’une lame ça s’entretient et que nous n’avons pas tous un forgeron sous la main  (Certains oui, en l’occurrence le mien habite à deux heures de chez moi). Et bien, on s’applique à la respecter, cette fameuse épée. Certains, je le sais, leur donnent même un petit sobriquet affectif qui la distingue bien d’une autre, ou tout simplement de toutes celles qu’ils composent leur râtelier personnel. Tout ça pour dire qu’en résumé : notre arme a de l’intérêt.

 

L’INTERET TECHNIQUE

La pratique de la coupe, permet par son truchement de se centrer sur les éléments de la technique qui  sont nécessaires à sa propre réalisation. La vitesse et la précision en demeurent des composantes indissociables. La précision sous-entend deux facteurs, surtout si on est face à une cible verticale : la hauteur de coupe et l’inclinaison. Ainsi, en variant les angles d’attaque on travaille sur le positionnement de la main effective et en modulant la hauteur, on sollicite l’articulation des épaules (et son relâchement).  Les résultats occasionnés  permettent de réaliser les degrés de difficultés ou de réussites réalisées par le rapport hauteur/inclinaison. On peut donc expérimenter les différents coups nommés dans tel ou tel traité et se rendre compte par exemple de l’efficacité d’un coup armé ou non armé, avec ou sans « élan », etc. Nous en venons logiquement à la coordination.

Au niveau technique, on considère qu’elle vise la juste utilisation des bras et des jambes.  Difficile de réaliser une coupe correcte si le pied avant est encore en l’air et j’ose le dire si le talon du pied arrière est décollé…  Merci le déséquilibre… mais  ô combien de pratiquants décollent leurs pieds arrière… oups, je m’éloigne du sujet.

Donc la coordination est aussi primordiale que la vitesse et la précision.

Hélas, si je coordonne ma coupe avec un déplacement, que ce soit une marche ou une fente se pause l’incontournable problème de la distance. Diantre ! Qu’à cela ne tienne à nous te transformer cette composante en avantage éducatif. Dans tous les cas de figure il faut mettre l’élève en situation de réussite. Ainsi au début de l’apprentissage de la coupe on choisira la partie de l’épée qui coupe le mieux c’est-à-dire la zone compris entre le faible et le moyen de la lame, comme désigné ci-dessous.

parties de lame

Ensuite, quand l’élève sera confirmé et/ou que nous sommes simplement en étude, nous agrandirons les distances pour expérimenter les blessures données avec l’extrémité de la lame pour simuler les coups aux avancées (CQFD). En gardant l’esprit de retour sur le travail, il me semble que les rabanes roulées en une ou plusieurs épaisseurs apparaissent comme les meilleures cibles que l’on peut utiliser. La paille ainsi ficelée nous rend immédiatement le travail sur la correction de notre production motrice et nous permet également de comparer, si besoin est, avec d’autres coupes. En outre, le fait de se farcir une bonne séance de roulage de rabanes, permet également une plus grande implication dans notre travail. A mon avis, varier les matériaux de cible : annuaires, bidon en ferraille, papier roulé, carcasse de viande (si, si, il y en a qui le font)… intervient dans le principe du test de coupe mais est-ce vraiment le but de la manœuvre ? Cela me rappelle les démonstrations de ma jeunesse avec mon opinel quand je coupais une feuille en deux… okay… je le fais maintenant avec mon épée… comme quoi on reste de grands enfants. Pour voir vraiment ce qu’occasionne les effets d’une coupe sur de la viande vivante autant organiser une battue au cochon… en plus à la fin, on peut faire un méchoui, d’autant que, vous le savez, tout est bon dans le cochon ! Mais je plaisante. Vous l’avez deviné j’espère ?!

dessin_coupe

En résumé l’intérêt technique réside principalement sur :

  • Vitesse
  • Précision
  • Coordination mains/jambes
  • Distance
  • Transfert horizontaux d’habiletés motrices.

 

L’INTERET PSYCHO/PHYSIQUE

Si le travail de coupe présente bon nombre d’intérêts pour nos études, les derniers sont de ceux qui confortent le fait que nous pratiquons bien un art martial à part entière. L’apport physique et  psychologique entérine cette affirmation. Premièrement sur le plan physique, force est de constater que maîtriser sa ventilation (l’alternance de l’expiration et l’inspiration - appelée à tort respiration) accroit la réussite des coupes. Effectivement, l’expiration consciente nous aide à nous relâcher et à évacuer les tensions retenues par les épaules. Ces dernières étant responsables de crispations, ralentissement de la vitesse, baisse de la précision, raccourcissement de l’amplitude bio-mécanique des membres supérieurs, problème de coordination due à l’apnée, etc. Le travail analytique de la coupe, nous apprend à « respirer » et nous aide grandement à synchroniser souffle et technique. Inutile de vous souligner l’importance de savoir gérer son souffle en combat, n’est-ce pas ? Appliquer la conscience sur son souffle, nous apprend à faire le vide, à nous concentrer et nous aide à faire le lien entre l’intérieur du corps et l’extérieur ce qui me permet d’aborder le deuxième point de ce paragraphe : l’intérêt psychologique. Et ouiii, nous y venons enfin ! Autant, se fritter allégrement avec un partenaire ça a du bon ! On est face à quelqu’un, on se dépouille, une défaite éventuelle peut-être remise en question. Autant, ce travail nous met face à nous même ! Inutile de vous dire, car vous l’avez tous ressenti qu’échouer dans une coupe c’est perdre face à un élément inerte !

 

Le Bois Ne Rend Pas Les Coups !

 

 Bref, la coupe c’est faire face à son égo. Et aux vues du nombre de paramètres positifs qu’elle fait travailler, ce sont autant de paramètres qui peuvent devenir négatifs et donc nous mettre en échec ! Mais force est de constater, le bien être instantané et la satisfaction fugace que procure une belle coupe et la sensation intérieure de vide psychique au moment de la tranche… Ainsi, s’atteler à la tâche et rassembler le maximum de facteurs de réussites pour ces exercices peuvent :

Un, être bénéfique pour nous

Deux, être bénéfique pour notre pratique.

 

 

UN BRIN DE PEDAGOGIE (ENCORE)

Dans le dessein de pouvoir appliquer la pratique de la coupe en salle, voici quelques exemples succins sur une organisation type. Toujours en respectant le cadre de la pédagogie de la découverte, il faut avant toute chose évaluer son public pour identifier ses qualités comme ses défauts. De cette manière vous pouvez prévoir les éventuelles difficultés que rencontreront les élèves lors de l’exercice. L’exemple ci-dessous décrit une fiche type sommaire de façon à adapter sa pédagogie selon l’étudiant qui nous fait face. Dans le cas suivant, des points ont été alloués pour certaines compétences en vue de calculer un facteur de réussite. Ce dernier permet d’anticiper un quelconque échec du pratiquant. Un élève affublé d’un facteur de 12 doit théoriquement mieux réussir qu’un élève au facteur de 5. Cette réflexion analytique doit, entre autre,  permettre à l’enseignant de faire un retour sur sa propre pédagogie et de l’affiner si besoin est. Concrètement, les fiches suivantes détaillent quelques élèves présents lors de l’atelier de cet été ainsi que les commentaires individuels relatifs à leurs prestations.

 

Caractéristiques de l'élève

 

fiche 1

 

fiche 2

 

fiche 3

Evidemment, la « fiche élève » peut-être détaillée d’avantage, le but est d’engager cette démarche intellectuelle pour chacun. En sachant que si cette démarche est valable pour la coupe, elle l’est également pour toute autre pratique. Quand, le public est identifié, il faut globaliser ensuite son cours en suivant scrupuleusement la démarche suivante :

Schéma global pédagogie

Dans le cadre précis de cet enseignement, chaque ligne supérieure englobe la suivante. Elles sont indissociables. L’aspect sécuritaire est primordial, de façon à assurer la sérénité d’enseignement et de pouvoir se consacrer pleinement à l’apprentissage de chaque élève. Outre l’aspect sécuritaire matériel, l’explication d’un geste de base et sa répétition font partie intégrante de la sécurité. L’autre point important, demeure effectivement dans l’adaptation pédagogique de chaque élève. Le fait de pouvoir proposer des exercices adaptés à chacun permet de valoriser chaque niveau de pratique et d’accroitre ainsi le facteur réussite. Le tableau ci-dessous présente un exemple d’adaptation de tâche pour chaque élève :

Adaptation tâche

Stéréotyper un enseignement est difficile puisque chaque élève, chaque enseignant, chaque instant d’une journée est unique. Tous ces facteurs s’enchevêtrant les uns aux autres doivent être paramétrés pour faciliter l’apprentissage. Ce sont donc des indicateurs, des aides dans l’acte pédagogique. Ces tableaux ne sont que des exemples et c’est à chacun d’entre nous de trouver sa formule pour avancer.

 

 En conclusion de ces lignes, on peut effectivement affirmer que « la coupe » se détache très nettement du « Test de coupe ». Puisque ce dernier se cantonne à démontrer uniquement l’efficacité d’une arme tranchante. Quand, je vais dans ma cuisine m’affairer à trancher mon poulet, que je débroussaille avec rage le champ d’oliviers de mon père au coupe-coupe ou que je tape « blessure machette » sur Google, je sais qu’une lame tranche ! Chacun dans sa pratique se reconnaîtra et laissera donc l’outil du test au noble forgeron. Qui aura, pour lui, une utilité avérée. Faisant fi du côté historique, je me suis centré principalement sur les objectifs transversaux que l’on peut rencontrer éventuellement dans nos études spécifiques. Puisque ces dernières nous enseignent le savoir-faire de chaque style, chaque période étudiée, etc. C’est pour cette raison que la coupe doit rester un laboratoire analytique complémentaire à nos pratiques. La coupe contribue grandement à se poser des questions sur le pourquoi des astuces, leur véracité, leur réelle utilité dans l’enseignement dans l’art du combat historique. Les nombreux tests actuels sur les techniques mains nues face à un couteau peuvent être pris comme exemple. Pratiquer avec une Arme, avec un grand A, nous contraint à la sécurité. Je vais exagérer la parabole, mais vous allez la comprendre.

 

Nous n’avons pas encore vu en France, deux joyeux lurons sortir d’un stand de tir avec leur Tokarev TT33 respectifs (C’est histo. le Tokarev) et les essayer en duel en se disant :

 

_ « Chouette ! On a des armes… on va les essayer ! Pour voir quand même ce que ça fait ! Mais ne vous inquiétez pas, on fait attention, on sait ce qu’on fait ! 

 

_ Heuuuuuu… mouaiii… Attention quand même les gars… »

 

Nous sommes bien d’accord, cela ne sert à rien, n’est-ce pas ? Et bien, avec une épée aiguisée, c’est pareil !

 

Vous comprendrez, qu’en tant que Maître d’Armes, je ne peux pas cautionner du travail avec un partenaire en arme réelle (bonjour le pléonasme).

 

Explication : Le fait de substituer son simulateur par une arme aiguisée implique un danger réel et bien mortel. Une arme est faite pour trancher voir accessoirement pour tuer (oups !)… je ne vais donc pas m’amuser à trancher mon partenaire (nous sommes bien d’accord). Si le but de manier une arme tranchante face à un partenaire, contribue évidemment à la retenue, autant le faire en sécurité avec un simulateur. Si le but est de se retrouver dans une situation de duel où le premier sang compte, où la touche mortelle compte, autant le matérialiser dans un principe d’assaut courtois. A ce sujet, des essais de règles en tournois voient le jour dans les quatre coins de l’hexagone. Ces dernières pourvoient-elles vraiment à la contextualisation du combat singulier ? Bonne question me diriez-vous. L’acte ludique du duel, en lui-même, n’est pas nouveau. Le pentathlon moderne, par exemple, conserve cet esprit depuis 1912. En effet, dans cette discipline chaque combattant se rencontre l’épée à la main en une touche (une touche, t’es mort !), les doubles touches ne comptent pas (2 morts), et au bout d’une minute une double défaite est déclarée (ça c’est juste pour les motiver à se rentrer dedans). Du coup, même les escrimeurs n’aiment pas affronter les pentathlètes ! La coupe fait partie de ces outils d’étude nous aidant à matérialiser notre travail. Cependant elle reste une application strictement individuelle qui s’oppose à notre pratique duelliste. C’est pour cette raison qu’elle est absolument complémentaire à l’étude en collaboration face à face et aux assauts libre. Mais elle nous renvoie directement sur l’utilité du travail en opposition. Qu’en est-il vraiment ? Quels sont les moyens dont nous disposons ? Si la compétition fait partie de ces moyens ? Comment la mettre en place ? Comment la gérer correctement ? Comment la rendre pertinente et utile dans notre démarche  d’étude ?

Coupe - Stage été 2014 ECCM